41 - Ich Bin Ein Berliner...
novembre 2009 - Texte
Novembre 1989... Encore un réveil difficile... je tombe quasiment de la mezzanine où se trouve mon lit, je me traîne jusqu'à la cuisinière et je mets à chauffer ma cafetière italienne préparée la veille au soir... oh oui, je suis bien plus efficace le soir! Puis je rampe jusqu'à la douche. Que je sorte ou pas, je ne suis pas du matin... La douche prise j'attaque mon petit déjeuner affalée sur le matelas posé à même le sol qui me tient lieu de canapé. C'est à ce moment-là que ma conscience a enfin entendu les mots prononcés par les journalistes à la radio... le mur de Berlin est tombé dans la nuit... Mince! Pour une nouvelle, c'est une sacrée nouvelle! Caféine ou pas, me voilà bien réveillée tout d'un coup. Et tout en mâchouillant ma tartine, je me souviens...
Je me
souviens de ce jour de décembre 1987, juste après Noël, où j'ai pris le
train, d'abord de Mulhouse à Strasbourg, puis de Strasbourg à Berlin,
avec les autres chanteurs et accompagnateurs de la chorale dans
laquelle je sévissais à l'époque. Presque une autre vie, j'étais encore
au lycée, je n'étais pas encore majeure...
Je me souviens de ce
mélange d'appréhension et d'excitation qui nous animait tous; bon sang,
nous allions passer une semaine à Berlin Ouest, pour donner des
concerts et pour ça il nous fallait passer DERRIERE le Rideau de Fer!
J'imaginais encore une construction comme une devanture de magasin que
des soldats tiraient chaque soir en y accrochant une pancarte "fermé
pour cause de deuil. Réouverture indéterminée".
Je me souviens
avoir chahuté avec mes amies jusqu'au poste frontière où tout d'un
coup, tout avait l'air recouvert d'un voile de poussière, comme une
maison abandonnée... tout semblait vieillot, gris, décati, triste...
Même la lumière était plus glauque... et plus rare...
Je me souviens
avoir lutté contre le sommeil pour en voir le plus possible de cet Est
dont nous ne connaissions finalement rien...
Je me souviens m'être
réveillée avant les autres dans le compartiment, avoir ouvert le rideau
et m'être écriée "mais qu'est-ce qu'on fout à Paris?" en voyant
l'antenne de télévision et mes copines de rire à mes matins difficiles
et déjà légendaires...
Je me souviens que nous étions logés chez
les militaires... dans un hôtel situé sur une base... nous mangions au
mess des sous-officiers, pas moins dragueurs que les trouffions. Il y
avait un flipper dans le hall, Vanessa Paradis nous parlait de son
chauffeur de taxi, Status Quo nous disait fort à propos que nous étions
maintenant dans l'armée tandis que Black nous rappelait que quand même,
"it's a wonderful life".
Je me souviens de Charlottenburg et de ma
"rencontre" avec les oeuvres de Caspar David Friedrich. Je me souviens
du zoo où j'ai dialogué avec un puma, au moins dans mes rêves au
romantisme adolescent. Je me souviens aussi vaguement du Musée Juif
mais les émotions éprouvées dans l'Olympiastadion sont toujours aussi
vives... mince, c'est là qu'il a causé, ce cinglé de Hitler...
Je me
souviens de ces fameux concerts que nous avons donnés, je me souviens
aussi d'avoir assisté à la messe à "l'église cassée", un des rares
monuments à n'avoir pas été rasé par les bombardements et laissée en
l'état pour qu'on se souvienne.
Je me souviens aussi d'avoir
assisté à un concert au Berliner Philarmoniker, précédé d'un tour en
bus du côté du mur... il faisait nuit, la Porte de Brandebourg
scintillait sous les projecteurs et seule la voix de notre guide
résonnait, nous racontant l'histoire du Mur...
Je me souviens de
ce jour où nous sommes allés nous promener au bord d'un lac, je me
souviens de cet immeuble dessiné par Le Corbusier qui doucement
s'enfonçait dans la terre meuble d'un ancien marais. Je me souviens du
Mur, au pied duquel nous nous étions aventurées avec mes copines, pour
essayer de voir de l'autre côté. Je me souviens des miradors et de
leurs sentinelles qui devaient à peine avoir un ou deux ans de plus que
nous, bon sang qu'ils étaient jeunes! Ils nous ont dit de nous
éloigner, de partir... mais enfin, ils avaient aussi l'air content
d'avoir vu du monde, pour une fois! Des filles!
Je me souviens du
No Man's Land qui me semblait immense. Je me souviens de Check Point
Charlie par lequel nous n'avons pu passer, parce que nous n'avions pas
obtenu de visa.
Je me souviens du réveillon du Nouvel An, de menus
présents échangés par un tirage au sort... de conversations enflammées
avec le Berlinois qui nous accompagnait dans tous nos déplacements, à
refaire le monde.
Je me souviens du départ, de nuit mais il fait nuit tôt, à Berlin, en hiver... le train contournait la ville avant de tracer vers la France et je voyais ces fenêtres éclairées, de l'autre côté du Mur, du mauvais côté du Mur, avec parfois des silouhettes aux fenêtres... j'essayais de m'imaginer à quoi ils pensaient en voyant chaque jour ces trains partir vers l'Ouest, vers la liberté. Je trouvais si injuste que ces gens ne puissent se déplacer comme ils le souhaitaient, que des familles soient séparées par cette monstruosité de béton.
Je me souviens que c'est à ce moment-là, exactement, que le Mur de Berlin est passé du statut de "sujet barbant de cours d'Allemand au moins aussi barbant dispensé par un prof on ne peut plus barbant" à celui de réalité, tangible, j'avais posé les mains dessus. Je me souviens avoir prié, d'une manière "républicaine" (j'avais depuis abandonné la foi religieuse), que ce fichu Mur tombe, et vite. Je me souviens avoir ressenti une grande impuissance, du haut de mes dix-sept ans, en quittant Berlin, incapable d'envisager quoi que ce soit pour déplacer une brique d'un seul milimètre. Je crois que ce jour-là, j'ai grandi d'un coup, sans m'en rendre compte.
Et ce matin, ça y est, il est tombé, ce fichu Mur. Ben mince alors, quelle nouvelle... bon, elle est où cette cassette des Brandebourgeois, que j'accorde la musique à la journée? Oh lala, quand je vais raconter ça aux copines! Vivement la fin de la journée, qu'on aille refaire le monde au Café des Anges, juste sous l'affiche des " Ailes du désir"... parce que le monde, ce matin, est vraiment à construire.
Souvenir de La Trollette - Le blog de la Trollette


Commentaires
Ah ! Si on m'avait raconté l'histoire de cette façon, quand j'étais à l'école ! J'aurais trouvé ça moins barbant.
Enfin, c'était peut-être plus difficile de trouver des Grognards pour raconter les campagnes de Napoléon, au milieu de vingtième siècle.
oh! Merci Kiki ^_^*
J'ai eu un prof d'histoire extraordinaire au collège. Il savait rendre cette matière vivante, savait nous y impliquer, nous faire comprendre que l'Histoire, on en fait partie aussi.
Il était drôle, hilarant même, tendre, jamais moqueur.
Un jour, alors qu'il était mon prof depuis plus de trois ans, j'ai osé... osé faire tout un devoir avec des annotations humoristiques entre parenthèses. J'ai mal dormi et tremblé jusqu'au jour de la remise du devoir corrigé et noté.
Quel soulagement quand j'ai vu qu'il avait répondu sur le même ton dans la marge... nous avons correspondu comme çà, dans les marges, jusqu'à la fin de mon année de troisième.
Et voilà... encore un souvenir...
;o)
Ce sont de très jolies histoires que vous racontez là... et j'aime vraiment beaucoup les jolies histoires ! Merci à vous et merci à Cali de m'avoir permis de vous découvrir !