Je me souviens de ce jour de décembre 1987, juste après Noël, où j'ai pris le train, d'abord de Mulhouse à Strasbourg, puis de Strasbourg à Berlin, avec les autres chanteurs et accompagnateurs de la chorale dans laquelle je sévissais à l'époque. Presque une autre vie, j'étais encore au lycée, je n'étais pas encore majeure...
Je me souviens de ce mélange d'appréhension et d'excitation qui nous animait tous; bon sang, nous allions passer une semaine à Berlin Ouest, pour donner des concerts et pour ça il nous fallait passer DERRIERE le Rideau de Fer! J'imaginais encore une construction comme une devanture de magasin que des soldats tiraient chaque soir en y accrochant une pancarte "fermé pour cause de deuil. Réouverture indéterminée".
Je me souviens avoir chahuté avec mes amies jusqu'au poste frontière où tout d'un coup, tout avait l'air recouvert d'un voile de poussière, comme une maison abandonnée... tout semblait vieillot, gris, décati, triste... Même la lumière était plus glauque... et plus rare...
Je me souviens avoir lutté contre le sommeil pour en voir le plus possible de cet Est dont nous ne connaissions finalement rien...
Je me souviens m'être réveillée avant les autres dans le compartiment, avoir ouvert le rideau et m'être écriée "mais qu'est-ce qu'on fout à Paris?" en voyant l'antenne de télévision et mes copines de rire à mes matins difficiles et déjà légendaires...
Je me souviens que nous étions logés chez les militaires... dans un hôtel situé sur une base... nous mangions au mess des sous-officiers, pas moins dragueurs que les trouffions. Il y avait un flipper dans le hall, Vanessa Paradis nous parlait de son chauffeur de taxi, Status Quo nous disait fort à propos que nous étions maintenant dans l'armée tandis que Black nous rappelait que quand même, "it's a wonderful life".
Je me souviens de Charlottenburg et de ma "rencontre" avec les oeuvres de Caspar David Friedrich. Je me souviens du zoo où j'ai dialogué avec un puma, au moins dans mes rêves au romantisme adolescent. Je me souviens aussi vaguement du Musée Juif mais les émotions éprouvées dans l'Olympiastadion sont toujours aussi vives... mince, c'est là qu'il a causé, ce cinglé de Hitler...
Je me souviens de ces fameux concerts que nous avons donnés, je me souviens aussi d'avoir assisté à la messe à "l'église cassée", un des rares monuments à n'avoir pas été rasé par les bombardements et laissée en l'état pour qu'on se souvienne.
Je me souviens aussi d'avoir assisté à un concert au Berliner Philarmoniker, précédé d'un tour en bus du côté du mur... il faisait nuit, la Porte de Brandebourg scintillait sous les projecteurs et seule la voix de notre guide résonnait, nous racontant l'histoire du Mur...
Je me souviens de ce jour où nous sommes allés nous promener au bord d'un lac, je me souviens de cet immeuble dessiné par Le Corbusier qui doucement s'enfonçait dans la terre meuble d'un ancien marais. Je me souviens du Mur, au pied duquel nous nous étions aventurées avec mes copines, pour essayer de voir de l'autre côté. Je me souviens des miradors et de leurs sentinelles qui devaient à peine avoir un ou deux ans de plus que nous, bon sang qu'ils étaient jeunes! Ils nous ont dit de nous éloigner, de partir... mais enfin, ils avaient aussi l'air content d'avoir vu du monde, pour une fois! Des filles!
Je me souviens du No Man's Land qui me semblait immense. Je me souviens de Check Point Charlie par lequel nous n'avons pu passer, parce que nous n'avions pas obtenu de visa.
Je me souviens du réveillon du Nouvel An, de menus présents échangés par un tirage au sort... de conversations enflammées avec le Berlinois qui nous accompagnait dans tous nos déplacements, à refaire le monde.

Je me souviens du départ, de nuit mais il fait nuit tôt, à Berlin, en hiver... le train contournait la ville avant de tracer vers la France et je voyais ces fenêtres éclairées, de l'autre côté du Mur, du mauvais côté du Mur, avec parfois des silouhettes aux fenêtres... j'essayais de m'imaginer à quoi ils pensaient en voyant chaque jour ces trains partir vers l'Ouest, vers la liberté. Je trouvais si injuste que ces gens ne puissent se déplacer comme ils le souhaitaient, que des familles soient séparées par cette monstruosité de béton.

Je me souviens que c'est à ce moment-là, exactement, que le Mur de Berlin est passé du statut de "sujet barbant de cours d'Allemand au moins aussi barbant dispensé par un prof on ne peut plus barbant" à celui de réalité, tangible, j'avais posé les mains dessus. Je me souviens avoir prié, d'une manière "républicaine" (j'avais depuis abandonné la foi religieuse), que ce fichu Mur tombe, et vite. Je me souviens avoir ressenti une grande impuissance, du haut de mes dix-sept ans, en quittant Berlin, incapable d'envisager quoi que ce soit pour déplacer une brique d'un seul milimètre. Je crois que ce jour-là, j'ai grandi d'un coup, sans m'en rendre compte.

Et ce matin, ça y est, il est tombé, ce fichu Mur. Ben mince alors, quelle nouvelle... bon, elle est où cette cassette des Brandebourgeois, que j'accorde la musique à la journée? Oh lala, quand je vais raconter ça aux copines! Vivement la fin de la journée, qu'on aille refaire le monde au Café des Anges, juste sous l'affiche des " Ailes du désir"... parce que le monde, ce matin, est vraiment à construire.

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